Publié le 31 Mars 2020
JUIN
Il se lève. Il a un peu mal aux dents ce matin. Heureusement il a rendez-vous chez le dentiste lundi. Cela a commencé hier soir. Une légère douleur dans la gencive. Il a même renoncé à se couper quelques tranches de saucisson. Il lui manque déjà une molaire en bas à gauche. La douleur se fait ressentir à droite. Il espère qu’il ne va pas en perdre une autre. Il se dirige vers la salle de bain. Il regarde dans le miroir son visage gonflé. Il ressemble à Quasimodo ou à un boxeur, les muscles en moins. Il se fait un bain de bouche. Quelques gargarismes. Il avait acheté un jour une solution, sans alcool, de couleur rouge, surement bourré de colorant pour se rincer le bec.
Aujourd’hui c’est le 21 juin. Vendredi. Le premier jour de l'été. Le solstice. Le moment ou le soleil est le plus haut. Le jour le plus long. Mais c'est surtout Le jour de « La Fête de la Musique ». Il a toujours détesté ce jour. Maintenant c’est pire. Il ne va pas sortir. Il va s'enfermer chez lui. Il a prévu le coup. Vendredi. Il a de quoi tenir le week-end. En mode survivaliste. Il a des vivres. Collapsologue. Il peut attendre la fin du monde dans son appartement. Il a du pain, des pâtes. De l'électricité, du WIFI. Il a fermé les volets. Il a éteins son téléphone. Il est désormais seul. Personne ne peut le joindre. Il a quelques bières, du fromage, des olives. Personne ne peut le déranger.
Solstice (Larousse) :
• époque de l'année où le Soleil, dans son mouvement apparent sur l'écliptique, atteint sa plus forte déclinaison boréale ou australe et qui correspond à une durée du jour maximale ou minimale.
• Point correspondant de la trajectoire apparente du Soleil sur l'écliptique. (Le passage du Soleil en ces points, le 21 ou le 22 juin et le 21 ou le 22 décembre, marque respectivement le début de l'été et celui de l'hiver dans l'hémisphère Nord. La situation est inverse dans l'hémisphère Sud.)
Il s'ennuie. Notre Dame a brûlé le mois dernier. Il allume son laptop. Il regarde Google actu. Personne n'en parle plus. Alors il tape dans le moteur de recherche : « Je m'emmerde ». Il se demande s'il va rencontrer d'autres personne qui comme lui se font un peu chier aujourd'hui. Pour cela, il va sur Facebook, regarder ce que ses amis ont mangé, ce que les autres ont partagé. Il pourrait changer sa photo de profil. Il aurait l'impression de faire quelque chose. Le temps passerait un peu plus vite. Il faut bien remplir cette journée. Pour ne pas se laisser aller, il va se faire un programme d'activité. Il s'assoit dans sa cuisine. Il commence à faire une liste.
Parfois, quand il s'ennuie, il a envie d'envoyer un SMS à son ex qui est en couple : « Bon week-end mon amour », histoire d'ambiancer leur dimanche après-midi. Il ne l'a pas encore fait. Il ne faut jamais dire jamais.
Il a quitté son boulot le mois dernier.
Elle avance. Même si elle n'était plus avec ce mec, elle ne reviendrait pas avec lui.
Il se lève. Il prend son smartphone. Appareil photo en mode selfie.
Il a une tronche de con. Des cernes. Une coupe de cheveux de peigne-cul. Il n'est pas rasé. Il ne s'est pas encore lavé. Il ne veut pas poster cette image de lui. Il va commencer par prendre une douche. Puis, il arrosera ces plantes. Il fait chaud. Elles doivent avoir soif. Il va même en profiter pour rempoter son cactus. Il acheté la semaine dernière de la terre à Brico. Il faut bien s'occuper. Tailler son basilic. Un peu de botanique. Il regarde le ficus dans son salon. Il est en forme. Il a de grandes feuilles vertes. Il le nargue. Lui au moins il va bien. C'est déjà ça.
Ficus : Cousin du figuier, le ficus est une très belle plante verte par ses grandes feuilles vert brillant. Et s’il fait trop froid dehors pour en faire un arbre d’ombrage dans le jardin, il saura apporter une belle touche de verdure à tous les intérieurs.
Il n'a pas la télé. Il se serait contenté de Jean-Pierre Foucault. Il voudrait juste que la soirée passe. Ne pas trop réfléchir. Il donnerait du temps de son cerveau disponible aux annonceurs. Il pourrait consommer pendant des heures. Il pourrait acheter n'importe quoi par téléphone comme le fait sa grand-mère. Des compléments alimentaires. Des boites de cassoulet ou de daube de sanglier. Des bouteilles de vin millésimées. Ou n'importe quoi qui pourrait lui donner l'impression de ne pas être resté dans sa cuisine. Debout. A ne rien faire.
Il n'a pas assez de cigarettes. Il faut qu'il aille chez le buraliste. Il n'a vraiment pas envie de sortir, mais il ne tiendra pas jusqu'à lundi. L'angoisse commence à monter. Il était persuadé d'avoir tout prévu. Il faut faire au plus vite. Se débarrasser de cette corvée. Il entend les stands se monter. Alors il sort. Il n'a pas besoin d'aller très loin. Aller au bout de la rue. Entrer commander deux paquets de tabac à rouler. Être sur de ne pas manquer. Il rentre chez lui. Il a bien failli ne pas surmonter ces vingt minutes. Il y est arrivé. Il peut être fier de lui.
Tout le monde va faire la fête et se saouler. Il n’a pas la tête à faire la fête mais il a envie de se saouler.
Il n'a pas envie de se branler. Visionner un porno, pourrait ponctuer ce moment de solitude ridicule. Cette période de l'année, lui rappelle qu'il est seul et qu'il n'a pas beaucoup avancé. Sa vie est désormais gâchée. Il avance seul. Il n'avance pas seul. Il avance sans elle. Ses perspectives de vacances ne sont pas particulièrement bandantes.
L'heure de l'apéro approche. Il va pouvoir ouvrir une bière.
Il fait chaud.
Il l'imagine à moitié nue. Avec simplement une culotte et un débardeur en train d'aller ouvrir la fenêtre et les volets, pour laisser rentrer la fraicheur. Il regarde ses fesses. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Il regarde ses seins sous son t.shirt.
Il va se coucher. Il fait chaud. Il laisse les fenêtres ouvertes. La musique sur la place à côté de chez lui, réussit à le rattraper. Il ne pourra pas faire abstraction.
Elle doit danser avec lui. Elle doit être en train de se trémousser. Sur de la musique de merde. C'est pire qu'un mariage. C'est pire qu'à l'anniversaire de son oncle. C'est pire qu'une soirée de beauf, pire qu'une fête de village, un 14 juillet. La playlist : Ces années là de Claude François mais chanté par M Pokora, Un petit David Guetta, la dernière merde à l'auto-tune, et pour finir Matt Houston R&B 2 rue. Manque plus que les sirènes du port d'Alexandrie. Nous sommes au paradis. Les gens aiment. S’aiment. S'embrassent.
Il ne comprend toujours pas comment ils en sont arrivés là. Tout allait bien. Même pour elle. Il ne comprend pas ce qu'elle a à lui reprocher. Peut-être le sexe.
Il se baisse pour brancher le ventilateur sur la prise multiple. Il se relève. Et… Le coin de la fenêtre sur la gueule ! Il s’écroule en arrière, en hurlant. Il reste une minute allongé sur le tapis. Il saigne. Il s’est lamentablement ouvert le crâne. Il n’est pas aidé.